Un nouveau réalisme en philosophie

Sous diverses formes, on assiste depuis le début du XXIe siècle, à un retour du réel dans la philosophie. Que ce réalisme en soit bien un ou qu’il soit vraiment nouveau peut être discuté, mais que de nombreux philosophes se penchent à nouveau sur les choses, qui existeraient indépendamment de nous, semble bien … réel !

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Définition :

« Qu’est-ce que le réalisme ? Selon l’excellente définition de Crispin Wright dans Truth and Objectivity, c’est la « fusion » d’une thèse modeste et d’une thèse plus présomptueuse : la thèse modeste, c’est que le monde existe indépendamment de nous, ce qui veut dire aussi indépendamment de nos croyances à son propos et des schèmes conceptuels que nous mobilisons pour le penser ; la thèse présomptueuse, c’est que ce monde qui existe indépendamment de nous, nous pouvons malgré tout le connaître ».

Pour un réalisme du monde de la vie, Revue de métaphysique et de morale 2016/2.

Claude Romano

« Ruée vers le réel  » :

« Réalisme direct » ou « perceptuel », « matérialisme spéculatif », « ontologie orientée objet ». La philosophie contemporaine connaîtrait-elle son moment réaliste ? ». Le colloque Choses en soi soulignant la diversité des formes d’approche du réel constate ce retour massif de la question dans la philosophie actuelle.

« La scène philosophique connaît depuis quelques années une ruée vers le réel, dont témoigne un retour massif à certaines positions de type réaliste. Les formes de ce réalisme sont diverses : épistémologique, moral, spéculatif… Mais qui sont les vrais réalistes ? De quelle idée du réel se réclament-ils ? […]  Tout existe-t-il au même titre, comme le proclament les nouvelles ontologies « plates » ? Outre quelques drôles de pensées, on croisera au fil de ces questions une multitude d’objets, grands ou petits : la Vérité, le Monde et Dieu, mais aussi la Terre, le jaguar, et même la « table en soi ».

Choses en soi : métaphysique du réalisme

sous la direction de Emmanuel Alloa et Elie During

L’américain Alexander R. Galloway y voit un renouveau de la philosophie française après la French theory : « on est passé de la strate idéaliste des sujets et des cultures, au substrat réaliste de la matière et des choses ». Il consacre son livre  Les nouveaux réalistes à quelques penseurs : Catherine Malabou, Bernard Stiegler, Medhi Belhaj Kacem, Quentin Meillassoux, François Laruelle.

Le magazine Spirale consacre son n° 255 au réalisme spéculatif, pas seulement français mais largement occidental, en étendant la démarche à l’art. C’est ce qu’explique le Petit panorama du réalisme spéculatif, de Pierre-Alexandre Fradet et Tristan Garcia (lui-même souvent cité dans ce renouveau du réalisme avec son Traité des choses).

Représentants :

Voici trois des représentants les plus actifs de ce nouveau réalisme, de trois pays européens. En effet, ces réalismes sont souvent vus aussi comme un renouveau de la philosophie continentale, un temps ringardisée par la philosophie analytique anglo-saxonne.

Maurizio Ferraris

Maurizio Ferraris : 
Philosophe italien, il est l’auteur du Manifeste du nouveau réalisme, qui théorise le phénomène. Pour lui, le « nouveau réalisme » est un changement d’époque.

En proposant une lecture du paradigme postmoderne établi sur le primat des interprétations sur les faits, Maurizio Ferraris dresse un constat sombre de sa pleine application politique et sociale comme condition émergente d’un « populisme médiatique », dans lequel la réalité est infiniment manipulable et devient instrument de puissance.

Critique d’art, 2014

Alexandre Dupont

Le réalisme est donc une réaction nécessaire et un changement de paradigme. Son réalisme, parfois ontologique, comme dans Emergence est donc aussi très politique (voir Postvérité et autres énigmes, ou ce texte en ligne Politique et philosophie du postmoderne au nouveau réalisme).

Markus Gabriel

Markus Gabriel : 
Philosophe allemand, il est le plus jeune et le plus « pop » de ces trois « nouveaux réalistes ». Il est lié à l’auteur du Manifeste tout en s’en démarquant (voir l’article de Timothée Eliot dans Sciences Humaines, 02/2015). 
Les médias l’ont désigné comme l’enfant prodige de la philosophie : né en 1980, Markus Gabriel est devenu titulaire d’une chaire dans ce domaine à seulement 29 ans. Son cours inaugural à l’université renommée de Bonn portait sur rien de moins que « le sens du Tout ». Sa conclusion : le monde n’existe pas.  

(Le monde existe-t-il vraiment ? Kalus Lüber, 07/2026)

Jocelyn Benoist

Jocelyn Benoist : 
Philosophe français, il est l’auteur d’une œuvre très cohérente autour du réel et de son sens, pour nous comme en philosophie. Il s’emploie à élaborer un « réalisme contextuel ». Il est à l’honneur d'un n° de Critique Jocelyn Benoist, le réalisme à l’état vif. Parmi ces ouvrages L’Adresse du Réel, Eléments de philosophie réaliste, Sans anesthésie : la réalité des apparences. 

« Pour ma part, l’attente que j’ai par rapport à cette notion de réalisme […] tient dans sa dimension corrective et critique, l’exigence d’un retour à une prise en compte de la réalité dans la démarche de type philosophique». « Qu’est-ce que rendre justice aux choses ? », entretien avec Jocelyn Benoist dans Critique n° 862. Il a reçu en 2025 le Grand prix de philosophie de l'Académie française.

 

Quelques critiques :

Comme de juste, ce « nouveau réalisme » fait aussi la preuve de son intérêt par le nombre de critiques qu’il s’attire.

Dans Réalisme, esprit réaliste, antiréalisme, (Philosophiques, printemps 2018, en ligne), Mathieu Marion conteste le réalisme de J. Benoist : il veut « montrer que la position que développe Benoist dans son livre est plus proche de l’antiréalisme qu’il ne veut bien l’admettre ».

Le deleuzien Jean-Clet Martin dans une lettre à ses "Chers amis réalistes" veut souligner que pour lui l’empirisme radical pourrait être plus fécond : « Là s’effondrent les réels aplatis, la compacité des choses, au bénéfice d’une expérience périlleuse ».

Mais le texte critique le plus drôle, et qui n’hésite pas à passer en revue la quasi-totalité des représentants du réalisme nouveau est sans doute celui de Pascal Engel  Le réalisme kitsch.
Très ironique, il replace en tous cas les théories réalistes dans une histoire de la philosophie et les explique très clairement.

« Comment un auteur qui nous dit qu’il n’y a qu’une nécessité, c’est la contingence, un autre qui nous dit que tout existe sauf le monde, un autre qui nous dit que l’activité scientifique ne porte que sur une réalité qui a son mode d’existence propre alors que d’autres discours ont le leur, ou d’autres encore qui nous disent que le vrai réalisme n’a pas à se prononcer sur la réalité de quoi que ce soit, sont-ils encore des réalistes ? »

Pascal Engel

Conclusion

Renouveau de la philosophie, grand bazar kitsch, effet de mode ? Ce nouveau réalisme  a le mérite de poser à nouveau des questions essentielles et de faire naître de nombreux débats.

Pour aller plus loin