Conférence de Erica Lippert, DJ chercheuse

Histoire de cues : plongée critique dans les pratiques des DJ

Rencontre et échange avec Erica Lippert autour de son livre "Histoire de cues : plongée critique dans les pratiques des DJ", un guide clair sur le DJing, de l'artisan au cyborg culturel, par une DJ-chercheuse.

Erica Lippert crédit : Fabot

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Conférence du 11 septembre 2026 à la bibliothèque de la Part-Dieu.

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Transcription

[MODÉRATEUR]: Bonsoir, je vais me présenter, je suis Cyrille Michaud, je suis responsable du département musique ici à la Bibliothèque de la Part-Dieu.
Et ce soir, on a le plaisir d'accueillir Érica Lippert, donc je vais faire ton CV.
Docteur en lettres, traduction et communication de l'Université libre de Bruxelles.
Autrice d'un ouvrage que j'ai ici, qui est sorti la semaine dernière, je crois.
Histoire de cues, plongée critique dans les pratiques des DJs.
Chercheuse, enseignante, mais aussi créatrice et DJ toi-même, reconnue, avec 20 ans d'expérience derrière les platines.
Tu allies une expertise académique à une immersion de terrain unique.
En gros, tu as fait une étude sur les DJs en étant toi-même DJ.
Ce livre, fruit de deux ans d'écriture, d'après ce que tu m'as dit, et de deux décennies de pratiques, explore avec finesse les trajectoires, les codes, les enjeux souvent invisibles de celles et ceux qui font danser les foules.
Donc à travers une analyse qui se veut culturelle, sociale et technique, tu révèles comment les DJs, bien plus que de simples animateurs, sont des acteurs majeurs de la création musicale et des médiateurs d'une mémoire collective.
Et donc on va plonger ce soir dans cet univers des DJs, interroger les stéréotypes et comprendre pourquoi les pratiques des DJs méritent aussi une attention critique.
Donc l'idée de cette rencontre, c'est aussi que ça soit un échange.
Erica a souhaité vraiment que ça soit une conversation avec le public.
Je vais me permettre de poser peut-être la première question.
Justement, en quoi ta propre pratique de DJ a initié, voire nourrit cette étude ?
[ÉRICA LIPPERT]: C'est intéressant parce qu'elle s'initie à Lyon.
Parce qu'en fait, Lyon, c'est la ville qui m'a vue naître comme DJ professionnelle.
Sachant que quand je suis arrivée dans cette ville en 2008, je suis devenue quelques mois après résidente du Sirius.
Or, avant d'arriver à Lyon, les musiques que je passais, c'était plutôt très niche.
Et le Sirius...
Dans le Sirius, il y a un personnage qui est pour moi vraiment important pour la scène lyonnaise qui s'appelle Gaston.
Je parle de lui dans le livre.
C'est un DJ qui maintenant a presque 60 ans et qui a officié au Sirius pendant, je pense, 20 ans.
Et ce gars, à l'époque, il me disait tout le temps : « un titre sur cinq, Erica, qu’il faut passer est connu, sinon tu les perds ».
Et moi, à l'époque, je me disais, mais non, en fait, le DJ, il est là pour...
éduquer les gens à écouter de la nouvelle musique.
Or, le Sirius, je ne sais pas si vous habitez tous à Lyon ou pas, mais c'est quand même un lieu...
de passage, c'est sur les quais et tout.
Et déjà, à l'époque, on se disputait, quoi.
Se dire, mais non, le DJ, c'est plus un éducateur.
Mais non, le DJ, c'est plus un animateur.
Mais non, le DJ... Et je me rappelle de conversations tardives comme ça, avec Gaston, et aussi avec la faune et flore de l'époque, de cette époque des quais.
Donc, je pense aussi, par exemple, à James Stewart, à Freakistan...
à des figures comme ça qui avaient aussi des résidences dans Lyon.
Et on se disputait là-dessus.
On se disputait aussi sur des nouvelles formes de DJing, notamment la mise en scène.
Je me rappelle, je ne sais plus leur nom et je ne veux pas faire du name dropping, mais...
il y avait comme un duo de DJ femmes qui faisaient de la mise en scène un peu kitsch, à couper du saucisson sur scène.
Et c'était juste à l'époque aberrant pour nous, on se disait « mais non, ça tue les règles de l'art ».
Et donc là, on parle déjà de déontologie.
Et en fait, je trouve que ces dernières années, cette déontologie, elle s'est transformée, mais à mort !
Et c'est de ce questionnement-là que je pars dans le bouquin, en fait.
C'est-à-dire, pourquoi moi, ça me froisse ?
C'est quoi mon jugement de valeur sur quelqu'un qui coupe du saucisson à faire de la sélection et pas mixer les morceaux ensemble ?
Pourquoi moi, la technique, je la mets en avant ?
Quel est mon héritage en faisant ça ?
Et en fait, c'est en discutant avec des DJs comme ça.
Là, je parle, ouais, voilà, 2008.
Parce qu'avant de me professionnaliser, ces questions-là, elles ne me touchaient pas forcément.
Mais donc, il y a une question pour moi déontologique aussi sur la technique où je me suis beaucoup crêpée le chignon avec des gens là-dessus.
Et pendant très longtemps, j'ai été une DJ qui disait si t'es nulle en technique, moi, je te sanctionne.
Je te sanctionne moralement et j'étais vraiment têtue.
Donc, j'ai appris à mettre de l'eau dans mon vin avec le temps.
Mais je garde quand même cette idée.
Pour moi, la technique, dans n'importe quelle discipline, quand on la maîtrise, ça nous permet une créativité.
Je maîtrise le code et ensuite, c'est là que vient.
Parce que c'est dans l'erreur avec la technique ou l'émancipation par quelque chose que je maîtrise de façon quasi innée que vient la créativité.
Mais ça reste que mon point de vue.
Et maintenant, j'essaye de ne plus l'imposer et d'observer pourquoi certains DJs qui ne maîtrisent pas la technique, ça me parle quand même.
Pourquoi une simple sélection, un simple storytelling peut être aussi véritablement une odyssée musicale sympa ?
[MODÉRATEUR]: Vous avez déjà quelques questions ou remarques ?
Sinon, moi, j'enchaîne.
Ton livre repose sur beaucoup d'entretiens.
J'imagine que quand tu as commencé ton livre, tu es parti sur des intuitions.
Et en quoi ces nombreux entretiens ont pu les confirmer, les infirmer ou complexifier justement ces intuitions ?
[ÉRICA LIPPERT]: Alors, en vrai, je me permets de poser une nuance.
Le livre, je l'entame, mais au moment où je l'entame, j'ai déjà quatre articles académiques sur les femmes DJs.
Et ça part plutôt du fait qu'à un moment donné, j'ai monté une association à Paris pour la formation des femmes DJs, la formation technique et à la gestion de carrière.
Et en fait, au moment où on monte cet asso à Paris, donc c'est en 2019-2020, je ne sais plus quels médias annoncent ça, que c'est de la non-mixité, que ça s'adresse uniquement aux femmes, mais on reçoit sur Internet des tonnes d'insultes.
Genre « Ouais, les féministes, entre vous ! »
Et donc je me dis, je vais écrire un article qui analyse quel type d'insultes et de violences verbales on reçoit et quel genre de représentation sociale des DJq femmes circule dans les commentaires à ces postes d'annonce.
Donc, ça part de là, en fait, en vrai.
Ensuite, j'ai créé un deuxième article sur c'est quoi les biographies Instagram des femmes DJs ?
Comment elles se présentent ?
Est-ce qu'elles parlent de musique ou pas ?
Et donc, éventuellement, par rapport aux hommes, est-ce qu'il y a une différence ?
Par exemple, une émotion plus exprimée ?
Est-ce qu'on dit souvent des femmes qu'elles sont plus émotionnelles que les hommes ?
J'ai fait aussi un article là-dessus et j'ai fait un autre article sur le terme « DJette » en me demandant pourquoi les femmes refoulent complètement ce terme et est-ce que c'était ce qu'on appelle en linguistique la normativité grammaticale, c'est-à-dire je dis « DJ » ou « DJette » parce qu'il y a une application grammaticale ou est-ce que je ne dis pas « DJette » parce qu'il y a un combat idéologique au travers du mot.
Donc j'écris ça.
Et puis à un moment, je me dis, punaise, en fait, il y a pas mal d'écrits, mais c'est hyper académique, c'est chiant à lire, qui lit des articles de 14 pages de linguistique.
Personne, en fait.
Et donc, à ce moment-là, je me dis, ce serait quand même chouette de mettre sur papier, de façon vulgarisée, mais documentée, ce que je suis en train de dire.
Et donc, évidemment, j'ai plein d'amis...
femmes surtout qui me disent « Oui, oui, oui, vas-y, fais-le ! »
Surtout que j'ai quand même monté deux assos de promotion des femmes, une d'organisation qui s'appelait « Wicked Girls » à Lyon, et l'autre, donc « Future Female Sound », l'annexe parisienne, qui s'occupait plutôt de formation.
Donc ça vient de là.
Mais tu l'auras remarqué, en fait, dans le bouquin, je ne parle pas beaucoup de ça.
Et ensuite, je me dis, alors ouais, je vais faire un questionnaire.
Donc, je fais ce questionnaire.
Et en vrai, la majorité des réponses, elles renforçaient mes intuitions, notamment sur la question du succès et de la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux.
Et peut-être aussi le fait que la pratique musicale et la musique devenaient un objet secondaire.
Et ça, en vrai, ça se confirmait.
Mais là où il y a une limite dans mon étude, c'est comme je m'adresse, je fais appel à des pairs et mairs sur mon réseau social pour répondre aux questionnaires, probablement que les gens appartiennent à mon univers moral.
Et donc, il faudrait faire une étude qui couvre plusieurs pays, d'autres styles musicaux, du genre le hardcore en Hollande ou...
ou la Tech House à Ibiza, pour sortir de moi mon univers musical avec les valeurs qu'il tracte.
Donc oui, la plupart des choses que je demande dans le questionnaire, elles sont confirmées, mon intuition est confirmée, notamment sur cette question de la mise en scène.
Mais sinon, je trouve qu'il y a une sérieuse limite méthodologique à faire ça.
Tu avais une question ?
[PUBLIC 4]: Salut Erica, très content d'être là.
J'avais une question sur le point abordé avant au sujet de la technique qui rebondit sur une conversation que j'avais cet après-midi avec mon président.
Moi aussi je suis DJ et j'ai commencé à faire de la programmation en 2021.
Et en 2021, on s'est retrouvés après la création de Dinser à Lyon.
avec des DJ meufs qui me plaisaient plus que les DJ mecs avec qui j'évoluais depuis 15 ans.
Et donc j'ai commencé à les booker.
On s'est beaucoup amusé à faire des back-to-back.
La musique était très bonne en mélangeant des sons de moi et de mes copains avec les sonorités qu'apportaient les femmes.
Et on se retrouve aujourd'hui à se demander, en 2026, si on continuait à booker des meufs et des flintas.
des personnes flintas, comment est-ce qu'on fait pour programmer des gens qui sont autre chose que des gens tels qu'ils sont, qu'ils incarnent sur scène et sur les réseaux ?
Et comment est-ce qu'on fait pour les booker aussi pour la musique qu'ils jouent ?
Je sais que ça concerne ton livre aussi, j'aimerais bien avoir ta réponse.
[ÉRICA LIPPERT]: Ouais, carrément.
Donc là, en fait, ce dont tu parles, c'est l'identité et l'identité de marque.
On pourrait aller jusqu'à la notion marketing, en fait.
Donc, moi, déjà, je viens de la vieille école.
Donc, c'est à dire, j'ai appris à mixer avec des vinyles.
Et à l'époque, c'était la technique et la narration musicale qui primait.
Mais en même temps, les femmes étaient fortement invisibilisées.
Et aujourd'hui, effectivement, là, tu viens de souligner un point qui...
C'est pas un point, c'est une tension, en fait, que je souligne et que je questionne dans le bouquin, c'est pourquoi aujourd'hui, il y a une mise en avant des identités de marques, pourquoi les gens deviennent des marques vivantes, et comment on fait pour séparer le grain de l’ivraie, entre guillemets, mais en disant ça, je pose déjà une norme, c'est-à-dire la norme des gens old school qui pensent que la musique, c'est mieux.
Et en fait, je me suis amusée dans le bouquin à prendre le DJ d'un point de vue.
Le DJ, c'est un communicant, en fait.
Il communique quelque chose.
Et donc, j'ai appliqué toute la tradition de la rhétorique d'Aristote au DJ.
C'est-à-dire, je me suis dit...
Alors, pour refaire le topo, Aristote, il dit que pour convaincre un public, il faut faire un alliage de différentes techniques.
Et parmi cet alliage, il y a trois piliers.
l'éthos, l'image qu'on dégage, le pathos, les émotions qu'on diffuse, et le logos, les arguments, la logique.
Donc, ce que je suis à dire, c'est que finalement, avant, le logos, la logique, la technique, c'était plus important.
Aujourd'hui, c'est l'éthos, l'image, qui est plus importante.
Pour moi, il faudrait qu'on revienne non pas à une mise en avant trop importante du logos, mais à un équilibre entre les trois, entre le pathos, l'éthos et le logos.
Or, aujourd'hui, on est en plein éthos, éthos, éthos, on n'est que dans l'image.
Et ça aussi, quelque part, j'ai appelé ça dans certains de mes posts Instagram, donc il y a des gens qui me suivent sur Insta et je suis madame, je critique tout, j'arrête pas de faire des posts incendiaires sans arrêt.
Et j'appelle ça dans plusieurs de mes posts la yaourtisation.
C'est-à-dire qu'au lieu d'être des humains qui partagent des défaillances, des erreurs, des univers musicaux, on devient comme des espèces de peau de yaourt avec une liste d'ingrédients toute faite dessus et un petit emballage de yaourt sympa.
Alors qu'en fait, on ne parle plus du tout de ce qu'il y a dans le yaourt.
Est-ce que le lait est bio, demi-écrémé ?
Est-ce que c'est du lait entier ?
Pourquoi j'ai choisi le lait entier dans le yaourt ?
Est-ce qu'il y a des fruits ?
Comment ils sont coupés ?
Du coup, aujourd'hui, on est dans une prééminence du pot de yaourt.
Comment il est ?
Est-ce qu'il est sexy ?
Est-ce qu'il est glitter ?
Est-ce qu'il a une ethnie ?
Est-ce qu'il a une orientation sexuelle ?
Est-ce que c'est une femme, un homme ?
Est-ce qu'il est valide ?
Moi, personnellement, comme je viens de la vieille école, ce qui m'intéresse, c'est l'intérieur du yaourt, pas l'emballage du yaourt.
Mais en vrai, entre les deux, il y a peut-être une autre solution que moi, old school, un peu réac.
Et aujourd'hui, cette image sans arrêt mise en avant, ou comme tu dis, on dirait qu'on perd presque la vraie raison pour laquelle on fait ça, en fait, entre guillemets.
La musique, ou l'échange de musique.
Donc,
J'espère que dans les prochaines années, on va réussir à trouver un équilibre entre ethos, pathos et logos.
Du coup, j'espère que je ne vous ai pas perdu avec ma théorie d'Aristote.
Pathos, c'est l'émotion que tu diffuses, en fait.
Donc, ethos, l'image, le pathos, l'émotion, le logos, la structure de l'argument.
Mais en vrai, les trois, quelque part, les trois cohabitent.
Ils sont tissés, ils sont tributaires les uns des autres.
Mais on observe aussi des déséquilibres.
Et c'est ça que tu viens de pointer.
C'est un équilibre identitaire, de l'image identitaire, donc de l'ethos.
[MODÉRATEUR]: On voit que dans ton livre, tu...
Tu utilises aussi des concepts au-delà du pot de yaourt.
Tu lies notamment fortement le DJing à l'hyper-esthétisation du monde ou à ce qu'on appelle l'happycratie, où vraiment l'expérience émotionnelle devient une marchandise.
Et pour toi, en quoi le DJ incarne justement ces paradoxes de notre époque et de ces concepts, c'est-à-dire l'art contre l'industrie, la création contre le divertissement, etc.?
[ÉRICA LIPPERT]: Donc à nouveau, il va falloir que j'explique les concepts, mais je le fais dans le bouquin.
C'est-à-dire que je ne balance pas des grands philosophes et tout.
J'explique et à chaque fois, j'essaye de rendre la chose digeste.
Donc, il y a deux philosophes que j'adore.
D'ailleurs, il y en a un de Grenoble, il s'appelle Lipovetsky.
Ils ont écrit plusieurs bouquins sur le fait que le monde devient hyper esthétique.
C'est-à-dire qu'aujourd'hui, un grille-pain se doit d'être designé.
On ne vous vend pas un grille-pain qui grille le pain.
On vend un grille-pain qui a des contours arrondis avec une carrosserie de grille-pain, etc.
Or, en fait, il me semble... Donc moi, j’avance ma thèse dans l'essai, là.
C'est de dire qu'en fait, le DJ, il s'inscrit parfaitement là-dedans, puisqu'on voit une augmentation des pratiques créatives ces 20 dernières années.
Dans les années 70-80, il y avait seulement un quart de la population européenne qui avait une pratique créative, que ce soit de l'aquarelle ou de la calligraphie chinoise ou jouer de la guitare.
Aujourd'hui, c'est les trois quarts de la population qui a une pratique créative.
Ça, ça veut dire beaucoup.
Ça veut dire que...
qu'énormément de gens veulent participer aux récits esthétiques du monde.
Or, ça, c'est le capitalisme qui l'amène.
Parce qu'en fait, on ne peut pas vendre des grille-pains qui grillent juste le pain.
Il faut que ce soit quelque chose d'attrayant sur le plan de l'éthos et de l'image, et que ça nous vende du rêve, en fait.
Fini le logos du juste « j'ai une fonction, je grille du pain ».
Il faut que ce soit beau.
Il faut que tout soit beau, en fait.
Et donc, moi, j'avance que le DJing s'inscrit parfaitement là-dedans puisque, un, il est là pour designer des espaces sonores et des expériences.
Donc, c'est ce que le philosophe Yves Michaud a appelé des ingénieurs expérientiels.
Les DJs, ils designent des moments et des expériences.
Deux, la pratique du DJing est plus facile à apprendre que d'autres.
Désolé, mais pour faire du ballet, il en faut des années de maîtrise.
Alors que le DJing, aujourd'hui, on a des petits logiciels qui font que toute la technique est allégée et que c'est beaucoup plus facile.
Donc, il y a de plus en plus de personnes qui...
se mettent au DJing, je pense, parce que c'est un peu plus facile, parce que ça permet de s'inscrire dans ce récit d'esthétisation de façon très facilitée.
Et de trois, je ne sais pas si vous vous rappelez de cette phrase qui m'a toujours fascinée d'Andy Warhol dans les années 80, qui disait « chacun accédera à son quart d'heure de gloire ».
Or, le DJing, c'est ça, c'est le quart d'heure de gloire, même si je suis dans un bar pourri et que je ne suis pas payée, pendant une heure ou deux, c'est moi la star de la soirée.
Or, par exemple, la peinture ou l'écriture ne permettent pas d'accéder à ce quart d'heure de gloire ni aussi facilement, ni de façon aussi illuminée.
Le DJ, il est sur scène quand même, ou en tout cas sur des petits spots, ou mis en valeur même dans un bar.
Donc, pour ces trois raisons, je pense que le DJ est le symptôme et le rêve idéal de ce moment-là du capitalisme esthétique.
[MODÉRATEUR]: Ça va, je ne vous perds pas, ce n'est pas trop... N'hésitez pas si vous avez des questions, sinon je tiens le crachoir.
Justement, là, tu expliques que historiquement, ce qui distinguait un bon DJ d'un mauvais DJ, c'était la technique.
Si la technique devient plus simple et plus accessible,
Comment distingue-t-on un bon et un mauvais DJ ?
[ÉRICA LIPPERT]: Alors là, je passe le micro direct aux gens.
Parce que ça m'intéresse.
Essayez d'être bref, mais dites-nous, c'est quoi qui fait un bon DJ ou un mauvais DJ ?
Et en vrai, là, à force de faire des petites présentations et de réfléchir à ça avec mes potes, je me suis dit, c'est plus marrant de dire c'est quoi un mauvais DJ, en vrai.
[PUBLIC 1]: Je ne sais pas si j'arriverai à être bref, parce que j'ai pas mal d'idées qui circulent dans ma tête depuis tout à l'heure.
En fait, il y a un truc, c'est que vis-à-vis de la technique, moi, il se trouve que je suis musicien dans mon temps libre.
et que j'ai pas mis mes fréquentations à des DJs, je vais voir régulièrement des DJ sets quand même, c'est pas mon univers à la base mais du coup en fait je suis fasciné par le côté technique d'être DJ quand même, c'est peut-être facilité aujourd'hui mais je suis fasciné par ce truc là parce que
ayant construit ma pratique musicale d'une autre manière, plus par... Moi je suis guitariste à l'origine, je produis mes morceaux aussi de mon côté, mais j'ai pas la même approche qu'un DJ, du coup je pense que si j'étais face à des platines, je paniquerais.
Face à ça par contre, je vois quand même passer sur ce que
forcément je suis un peu ce qui se fait sur les réseaux et autres et tu parlais justement d'éthos tout à l'heure et quand je vois pas mal de DJs qui ont clairement une image mais qui techniquement sont à la ramasse ils font des transitions ratées je crois que je préférerais le DJ ou la DJ qui coupe du saucisson comme tu le dis plutôt que quelqu'un qui fait des transitions ultra bancales d'un morceau à l'autre parce que ça colle pas, il y a un raté dans le tempo que sais-je
[ÉRICA LIPPERT]: Donc t'as en train de sanctionner le logos ou le manque du logos, on est d'accord ?
Dans ton évaluation de ce que c'est un bon DJ, le logos il est important ?
[PUBLIC 1]: J'essaye de re-synthétiser ce que tu veux dire.
Je suis carrément d'accord avec l'idée qu'il y a un équilibre des trois, et je le sens en DJ set justement en tant que...
que public dans un DJ set.
Pour moi, l'éthos vient dans un premier temps.
On entre dans un premier contact avec le DJ par les réseaux ou autre.
Et le logos va ensuite créer le pathos
Mais vraiment, j'ai ce truc-là où il y a une logique qui se crée, il y a une narration qui se crée où je vais ressentir des émotions pendant le DJ set, justement.
C'est comme ça que je le vois, en fait.
Et en fait, un bon DJ, pour moi, c'est quelqu'un qui a un bon équilibre entre les trois, du coup.
Est-ce qu'il y a des gens pas musiciens ?
Je veux bien que tu nous dises, du coup.
[ÉRICA LIPPERT]: Mais c'est quoi un bon ou un mauvais DJ pour toi ?
[PUBLIC 3]: Qui veut s'exprimer ?
Allô ?
Oui.
Pour moi, c'est très simple.
Quand on mixe mal, ça fait sortir le public du flow.
C'est...
Je ne dis pas tout de suite que c'est un mauvais DJ, parce qu'il y a des DJs qui font de bonnes sélections, mais qui sont très mauvais en technique.
Ça peut marcher aussi.
Mais toujours est-il que le DJ est censé faire danser les gens qui suivent un tempo, qui sont hypnotisés.
C'est un peu le principe de la musique électronique.
Ca
se passe vraiment par des choses très subtiles, c'est quelques sonorités qui accrochent les gens.
Qui accrochent les gens, wow, pardon.
Et du coup, oui, si on ne maîtrise pas les transitions, ça fait sortir les gens.
Ça se sent, même si grossièrement c'est mixé, mais si
Il y a un truc qui ne fonctionne pas, même si le public ne comprend pas la musique, il va le sentir.
Le DJ lui-même, il va le sentir aussi.
Je ne sais pas pourquoi, mais je mets quand même la technique.
en avant, et puis la narration, la sélection, très important.
Après, est-ce que les DJ sont censés communiquer beaucoup leurs émotions ?
Ça dépend de notre point de vue, parce qu'il y a des gens qui pensent que le DJ, sa place est dans le DJ booth.
Tout en haut de la salle, personne ne le voit.
Certains pensent que le DJ doit faire un peu le show, quoi.
Donc il y a logos, logos très important, pathos, ça dépend, et le premier ?
Ethos, c'était quoi ?
L'image.
L'image.
Oui, c'est important aujourd'hui pour faire la promo, gagner du public.
J'imagine que c'est très important.
[ÉRICA LIPPERT]: Quelqu'un d'autre veut nous dire qu'est-ce qu'il estime être un mauvais, un bon DJ ?
Monsieur qui a une marque de guitare sur le t-shirt.
Tu veux nous dire ?
Comme vous voulez.
Tu peux nous dire un mauvais DJ et tout cassez-le.
[PUBLIC 2]: Non, mais pour moi, je trouve qu'un bon DJ, c'est quelqu'un qui emmène les gens avec sa sélection.
Et du coup, qui raconte une histoire, mais qui ne prend pas la tête avec son histoire.
On est là pour...
pour passer du bon temps et tout.
Donc voilà.
[ÉRICA LIPPERT]: Ouais, simple et efficace.
Merci.
Alors, c'est marrant parce que j'aimerais bien rajouter un truc qui nous manque.
Encore un concept grec, antique.
C'est le mythos.
C'est-à-dire le fait de faire appel à des mythes collectifs, à de l'inconscient collectif.
Et je pense que ça, ça vient dans ce dont tu as parlé d'être hypnotisé.
Je pense qu'en fait, dans notre façon, dans notre rapport à la musique,
S'il n'y a pas du mythe, c'est-à-dire ça peut être des rythmes, ça peut être des chansons connues, ça peut être des façons d'appréhender la musique, ça aussi, ça peut faire qu'une prestation d'un DJ peut être mauvaise ou bonne.
Et en vrai, moi, dans le bouquin, j'ai beaucoup de mal, au final de ma démonstration, d'arriver à poser une évaluation claire.
C'est-à-dire plus je cherche et moins je trouve.
Donc au début, je me dis, si, si, l’éthos, ça saoule, c'est logos.
Moi, je suis old school, c'est ça.
Et en fait, à la fin du chapitre, je peux vous le dire, je rajoute des paramètres au fur et à mesure.
Donc par exemple, le contexte.
Par exemple, il y a une heure à laquelle le DJ joue.
Jouer à minuit, ce n'est pas jouer à 5 heures du matin.
Parce que les gens, ils ne sont pas dans le même état en face.
Jouer dans un bar, ce n'est pas jouer dans un mariage.
Et ce n'est pas jouer non plus dans un club froid à Berlin, ni à Shanghai.
La façon dont le public reçoit aussi la musique n'est pas la même.
C'est une conception culturelle.
J'ai eu la chance de mixer à Abidjan cette année.
En Côte d'Ivoire, les DJs, ils mixent, ils chantent, ils animent la salle avec un micro, ils passent devant le booth, ils font des danses pour que tout le monde les accompagne.
Je peux vous dire que j'étais nulle là-bas.
Nulle, nulle, nulle.
Parce que moi, j'étais juste derrière à ne pas parler, à sourire vite fait.
Et que ça ne marchait pas.
Après, ils se sont dit, la pauvre, la blanche, elle est là, mais en vrai, ça ne marchait pas.
Et quand j'ai vu les autres prestations, je me suis dit, ah ouais, effectivement, culturellement, je suis à côté de la plaque.
Donc, il y a le contexte, l'éthos, le pathos, le logos, le mythos.
Et puis ensuite, il y a, en vrai, tous ces concepts qu'on peut appliquer à la communication.
Un qui m'intéresse vraiment beaucoup, c'est la phronésis.
Donc c'est la prudence avec laquelle on amène quelque chose et le moment où on peut prendre un risque ou pas.
Par exemple, je vois chez les DJs débutants, quand ils ouvrent une soirée, parfois ils prennent trop de risques ou ils mettent des musiques trop violentes par rapport à l'heure.
Et ça, c'est un risque qu'avant minuit, ça casse un peu l'ambiance, ça casse le flow et la magie qui se passe dans les corps, dans le sensoriel.
Donc on pourrait le rajouter aussi.
Mais voilà, comme je vous dis, j'arrive à la fin de mon chapitre à me dire qu'il y a tellement de paramètres.
Et c'est aussi le récepteur.
Parce que parfois, il y a des gens qui vont se dire « Non, pour moi, l'éthos, c'est la façon dont la personne se meut, se bouge, c'est hyper important. »
Samedi dernier j'ai joué à Marseille sur un rooftop quelqu'un est venu me voir à me dire : « j'adore comment tu incarnes les morceaux que tu joues en fait comment tu les danses » et en vrai c'est vrai que quelqu'un qui bouge à peine ou qui est là nodding the head ça donne pas envie quoi mais ouais voilà ça dépend des gens c'est subjectif donc moi en tout cas là à la fin de ce bouquin je suis plus très sûre de ce que c'est un bon ou un mauvais DJ
[SCHNAUTZI]: En lisant ton livre, ça m'a fait réagir sur plein de trucs.
Comme quand je lis tes posts.
Ah non !
Oui, non !
Et pour en revenir à l’éthos, moi je suis aussi old school.
Je suis assez vieux.
J'ai commencé à écouter de la musique électronique dans les années 90.
Et j'ai l'impression que depuis que le DJ est sorti de son rôle juste de passeur de disques, comme c'était le cas dans les discothèques à l'ancienne dans les années 80, avec l'avènement du disco, du Paradise Garage, où le DJ est devenu un peu une espèce de star, grand gourou de la soirée comme ça.
Moi, c'est un truc que je trouve qu'il y avait déjà dans les années 90.
Alors après, c'est sûr que ça s'est accéléré maintenant.
Mais il y a ce côté un peu futile du monde de la nuit, de l'image, de la flamboyance qui m'a vachement attiré à mes débuts.
Enfin, même flamboyance, mais ça peut être aussi flamboyance dans le côté très dark, avec des musiques super violentes, mais des personnes qui incarnent ce truc.
Je trouve que ça fait un peu partie du game depuis le début.
Là, c'est sûr que c'est plus violent parce qu'il y a les réseaux sociaux qui sont arrivés dans l'équation.
[ÉRICA LIPPERT]: Tu dis que ça fait partie du game, mais je pense que ça fait partie du game de certaines scènes, certaines niches.
Je ne sais pas si vous avez vu, il y a un petit documentaire, un film hyper chouette qui vient de sortir sur Arte, sur Studio 54, la fameuse boîte de nuit disco funk new-yorkaise, c'est mythique.
Et en vrai, là-dedans, le DJ, il a une place un peu, il fait partie du staff.
Je pense que ça dépend des contextes.
Là où, en fait, je fais ce parallèle aussi dans le livre.
À nouveau, le contexte,
Il contraint la performance.
Quand on est en discothèque, le DJ tend plutôt vers l'animation.
Il fait partie du personnel.
Il pourrait être barman, il pourrait être agent de sécu.
Donc, il est effacé.
Par contre, quand on est dans un club, et je ne sais pas si vous saisissez le mot club, il pose déjà un élitisme, ce mot.
Club, pas tout le monde ne rentre, il faut avoir un code.
Alors que la discothèque, tout le monde rentre.
Toi, moi, Gérard, Marcel.
En fait, déjà dans le club, le statut du DJ, il change.
Il va avec cette façon de voir l'élite aussi, puisqu'il s'adresse à un public élitiste.
Donc, à nouveau, je pense que ce dont tu parles, c'est vrai.
Cette starification, elle a toujours existé avec un pic dans les années 90.
Mais dans les années 80, les blocks parties, New York, ça existait déjà.
Le DJ star avec son nom sur la cassette, ça tournait les cassettes avec le nom du DJ.
Mais...
Ça faisait partie de contextes qui appelaient des niches ou des configurations.
La block party, le club de disco funk hyper hype, entre guillemets, etc.
Mais pendant ce temps, il y avait plein de DJs de discothèques rurales ou pas, qui étaient monsieur tout le monde, en fait.
Pas du tout starifiés jusqu'à aujourd'hui.
Le DJ de mariage, le DJ de discothèque, personne ne lui demande d'être sous les feux des projecteurs.
C'est très lié à la culture musicale du lieu, au lieu et au type de public qui fréquente le lieu.
Pour aller dans un club, il faut avoir un code.
Je me rappelle, je ne sais pas vous, est-ce que vous allez en club ou pas ?
Mais moi, les premières fois que je vais en club, parce que je n'allais pas en club jeune, je me disais, il y a un code, les gens n'agissent pas de la même manière.
Bizarre, surtout dans les grosses villes.
Il y a un truc.
Et dans ce cadre, je pense qu'une mauvaise prestation d'un DJ, moi, je veux revenir à ce truc, c'est quoi un bon, un mauvais DJ ?
Un mauvais DJ, c'est celui qui ne sait pas capter les codes de ce lieu du club et qui, techniquement, foire total et qui n'est pas assez à l'écoute et de son univers et des gens.
Et là, ça foire, c'est nul.
Nul, nul.
Vas-y.
[PUBLIC 4]: Tu as parlé de philosophie.
Je vais apporter mon côté matheux pour parler d'un bon et d'un mauvais DJ.
Un mauvais DJ, je le garde dans mon intimité.
C'est très personnel.
Mais un bon DJ, c'est quelqu'un qui utilise son cerveau à fond la caisse.
En termes de neurosciences, il écoute deux morceaux qui vont à des vitesses différentes.
Il a la mémoire de tous ses disques.
Il a ses disques qui sont organisés.
Il a une empathie qu'il entretient avec son public et avec ses pairs quand il fait des collaborations.
La théorie de l'esprit, l'empathie, savoir lire son public, c'est quelque chose dont on n'en a pas parlé encore.
Et ça, c'est carrément neuro-développemental.
Tout ça pour dire qu'un bon DJ, c'est aussi un bon cerveau.
Le corps incorpore les réflexes.
[ÉRICA LIPPERT]: D'accord, mais anecdote, une des anecdotes du bouquin, pareil, qui me décide à écrire ce bouquin, je donne une formation à Paris, les filles ont genre 20 ans de moins que moi, clairement, et il y en a une qui me dit « En fait, moi, je suis DJ, je veux jouer en club ». Déjà, elle a déjà des dates alors qu'elle apprend à peine, déjà, c'est une chose qui a beaucoup changé ces 20 dernières années. 
Et elle me dit : « je ne suis pas forcément là pour faire danser les gens ».
Or, elle ne mixe pas des musiques calmes ou des choses genre atmosphériques, musique de film, ambiante, New Age, etc.
Elle mixe de la musique club.
Et là, je me demande, c'est quoi que j'ai... Est-ce que je suis vieille ou qu'est-ce qui s'est passé entre moi, ma pression de me dire, il faut les bons morceaux, les bons enchaînements, la bonne narration pour arriver à des bonnes heures, et quelqu'un qui me dit, « je ne suis pas là pour faire danser les gens, je suis là pour proposer un univers ».
Ce qui, pour moi, ça, c'est la caractéristique d'un musicien.
Si demain, je vais voir, je ne sais pas moi, Nile Rodgers, c'est un mauvais exemple c’est qu’il fait danser tout le monde, le mec.
Mais genre, je ne sais pas moi, je vais voir n'importe quel musicien sur scène, Amaro Freitas, c'est un pianiste brésilien que j'adore.
Le gars, je ne suis pas là pour danser, je suis là pour absorber son univers et observer une performance et l'écouter, m'en inspirer.
Par contre, qu'un DJ me dit, « je ne suis pas là pour faire danser les gens », je ne sais pas où vous m'avez perdu, mais moi, il y a un truc qui me dépasse.
Franchement.
[PUBLIC 3]: Alors, par exemple, les DJs de radio, eux, ils ne sont pas là pour faire danser les gens.
Ils peuvent, par exemple, passer un track...
de techno.
Après, ils peuvent enchaîner avec un ambiant.
Juste pour le morceau techno, ça sert juste à la narration.
Je pense que ça dépend de quel type de DJ dont on parle.
[ÉRICA LIPPERT]: Exactement.
Ça aussi, je donne des...
des typologies dans le livre, à me dire, alors, le DJ de radio, c'est quoi son but ?
Quel genre de public il atteint ?
Pourquoi ?
Et pourquoi c'est différent d'un DJ de club ?
En fait, tout ça, j'en parle dans ce premier chapitre, le DJ de mariage, le DJ de discothèque, ce qu'on appelle le « bedroom DJ », figure intéressante aussi.
Ça, ça m'a fait quand même beaucoup réfléchir.
Il y a 20 ans, je sais, je parle comme un petit dinosaure, mais bon...
Il y a 20 ans, tout le monde était bedroom DJ, puisqu'on s'entraînait tous dans notre chambre face au mur, à essayer de caler des disques au tempo.
On était tous bedroom DJ, DJ de chambre.
Depuis le Covid, ce terme a changé, puisqu'à cause du Covid, on était confinés, et que s'est créée toute une génération de gens qui s'est mis en scène sur les réseaux sociaux, et donc a créé des shows online,
Et là, le bedroom DJ, c'est quelqu'un qui fait des shows en ligne en direct.
Donc, exit le bedroom DJ d'avant qu'on était tous.
Aujourd'hui, bedroom DJ, ce que ça veut dire, c'est quelqu'un qui fait des shows en ligne enregistrée.
Je trouve ce déplacement fascinant.
[MODÉRATEUR]: moi je voulais revenir un peu sur le DJ de discothèque ou de disco mobile comme on a appelé à l'époque et l'exemple de la femme DJ dont tu parlais en fait. J'ai l'impression qu'on est passé d'un poussee disque où c'est le public qui décide quelque part ce qui doit être joué à l'autre extrême où tu as des DJ qui disent en fait « moi je propose quelque chose vous le prenez ou vous le prenez pas », donc
D'après toi, où est le curseur ?
À quel endroit on le place ?
Où est la vérité là-dedans ?
[ÉRICA LIPPERT]: Moi, en tout cas, je ne suis pas là pour édicter des vérités.
Je suis là pour dire, venez, on réfléchit.
Après, chacun sa vérité.
En tout cas, là, ce dont tu viens de parler, c'est un truc qui est intéressant, parce que ça existe en histoire de l'art.
Les peintres médiévaux, avant, ils exécutaient des tâches.
T'avais l'aristocrate ou le roi qui lui demandait « fais mon portrait » et le peintre faisait son portrait.
Point à la ligne.
C'était un exécutant.
Et il y a un moment, à la Renaissance, l'époque des Lumières, où le peintre a dit « ah non, je vais délirer sur autre chose ».
genre Léonard de Vinci, etc. Et là, on va vers la conception de l'artiste qui fait ce qu'il veut pour ensuite aboutir à l'artiste d'un point de vue romantique.
Vous voyez, genre, l'artiste qui est brisé par ses émotions et qui a besoin de les exprimer, il est maudit, tout ça.
Finalement, on peut l'appliquer, on peut observer le DJ au travers de ces conceptions-là de l'histoire de l'art,
Puisqu'aujourd'hui, il y a des gens dans le DJing qui tendent vers cette histoire-là de l'artiste maudit qui est là pour proposer un univers.
Il est presque seul au monde, assailli par ses émotions, etc. Et de l'autre, l'exécutant.
Moi, Erica, je me positionne comme entre les deux, parce que j'estime qu'on est là pour s'amuser ensemble et que ça me plaît.
Les gens qui me connaissent depuis longtemps, Flore, par exemple, ils savent ça.
Moi, mon jeu, par exemple, c'est de me dire, tiens, je suis dans une salle de non-experts de musique que moi, j'aime, Bristol, Londres, la bass music, la drum and bass, la jungle.
En fait, mon but, c'est de me dire, je vais jouer au début des musiques qui vont un peu vous plaire à tous, avec des références vite fait que vous connaissez, des univers, des textures que vous connaissez.
Et petit à petit, pendant mon set, je vous amène vers moi petit à petit.
Dans deux heures, vous allez tous sauter sur ce...
que j'ai envie d'écouter, ma culture musicale et vous vous en serez même pas rendu compte. Un exemple de ça, c'est l'année dernière je mixe dans un festival en Belgique près d'un château. C'est un festival très familial il y a même des enfants qui vont c'est genre grosse tête d'affiche du genre Fatoumata Diarawa, M, etc gros festival généraliste un peu connoté musique du monde. Ils me mettent à la fin du festival
Dès mon premier quart d'heure, j'ai joué des trucs brésiliens sympas que tout le monde connaît.
Des trucs que tout le monde connaissait.
Fin de la soirée, je peux te garantir que tout le monde était en train de sauter sur de la drum and bass et personne ne se serait dit « Oh là là, c'est violent, au secours. »
Pas du tout.
on avait l'impression d'être dans une cave à Londres au début des années 2000.
Donc moi, ça, c'est mon jeu.
Donc moi, mon curseur, il est entre, je suis une animatrice, je suis là pour proposer qu'on s'amuse, qu'il y ait de la joie, on fédère, on communique de l'émotion ensemble, et je suis accessible, mais en même temps, j'ai quand même envie de t'amener vers des trucs que j'aime bien et de exploser tes codes, exploser ce à quoi tu t'attendais, te surprendre et te faire te dépasser dans la niche.
Donc tu as vu, moi, mon curseur, il est au milieu, mais je reste quand même un peu une snob, je ne joue pas de pop.
[MODÉRATEUR]: Et justement, sur la préparation des sets, comment on prend en compte aussi le public qu'on a face à soi, sa réaction ou sa non-réaction ?
À quel moment ce public-là peut devenir aussi quelque part co-auteur d'un set ou d'une proposition d'un DJ ?
[ÉRICA LIPPERT]: C'est génial cette histoire de co-autorat dont tu parles.
Pour moi, c'est au son par son.
Comme tu l'as dit tout à l'heure, j'ai adoré comme tu l'as dit.
C'est-à-dire que tu sens les gens en tant que DJ au moment où ils s'arrêtent de danser, que tu les as peut-être amenés un peu trop loin, soit dans quelque chose de trop sombre, trop rythmé, trop joyeux, trop commercial ou pas.
Donc, moi, je trouve que ça s'actualise du son au son.
Et après, il y a plusieurs écoles de comment organiser le son.
Moi, je me balade toujours avec une clé USB avec 100 gigas de son, classée comme une maniaque.
Pour l'anecdote, je classe ma clé USB en deux dossiers.
Un dossier gentil, un dossier méchant.
À l'intérieur du dossier gentil, c'est classé en tempo et en style musicaux, avec des espèces de sous-dossiers qui disent ça, on appelle ça un banger, donc c'est quelque chose qui va plus taper, qui va plus plaire, ça c'est plus calme.
Donc en fait, je trie ma clé en fonction de... Est-ce que les sons sont plus solaires ou plus sombres ?
Ensuite, comment ils sont classifiés par tempo ?
Et à l'intérieur des tempos, par genre ?
Et à l'intérieur des genres, par...
sensation de ce son, il tape, incroyable, tout le monde va être content.
Mais ça, c'est moi.
Je suis sûre qu'on n'a pas du tout les mêmes manières de classer.
Et aujourd'hui, il y a des logiciels qui aident à ça.
Moi, par exemple, je ne les utilise pas.
Les gens qui mixent avec moi me détestent.
C'est pas analysé.
T'as pas mis l'IA dessus.
Moi, j'arrive avec des dossiers.
Mais ça, c'est très subjectif.
Tout le monde fait différemment.
[PUBLIC 1]: Ce n'est pas forcément une question, mais plus rebondir sur ce qui a été dit.
En fait, dans l'idée de ce que je disais tout à l'heure où si je me retrouvais face à des platines, je paniquerais.
En fait, j'en joue à ce que disait Florent tout à l'heure sur l'aspect cérébral.
En fait, on doit à la fois capter son public et avoir la technique pour essayer de l'amener là où on veut l'amener.
Et sur quoi tu racontes l'anecdote comme quoi tu es dans un festival qui n'avait rien à voir avec ce que tu faisais et tu as quand même réussi à capter le public.
Il y a quelques mois, je me suis retrouvé dans un set où il y avait une DJ, c'était une affiche essentiellement bass, mais il y avait une DJ qui venait plutôt d'un univers techno.
Et en début de set, j'ai l'impression qu'il faisait quelques warm-up et elle a plutôt passé des sons très techno.
certains sets se déroulent, son vrai slot arrive vraiment et elle m'a soufflé parce qu'elle arrivait à la fois amener des éléments de son univers très techno et caler des éléments bass en plein milieu avec des petits amen breaks par-ci par-là et c'était un set qui m'a fasciné de me dire comment elle fait
où une DJ s'adapte à son public et d'autant plus quand il y a...
C'est vrai que là j'ai parlé de genre, peut-être pour les personnes dans la salle qui ne voient pas de quoi je parle, mais ce qu'il faut se dire c'est qu'il y a plusieurs niches de musique électronique et que certaines ne vont pas forcément ensemble a priori, mais ce qu'a réussi à faire cette DJ c'est de réconcilier sa niche avec celle de l'affiche dans laquelle elle était.
[ÉRICA LIPPERT]: Ouais, mais en méta, du coup, je te dirais, là, moi, le festival, j'avais tout à y faire, ils m'ont invitée pour ça.
Et donc, je pense qu'en fait, il y a ce dont tu parles et il y a le fait de sans arrêt prendre en compte, là où t'es, est-ce que t'as envie de faire ?
Après, il y a des DJs, ils ont envie d'être dans cette niche, de jouer que en club à certaines heures.
Moi, mon parti pris, c'est de dire, je suis un peu un...
Comment je pourrais dire ?
Moi, je suis quelqu'un qui veut m'amuser à dire, je pars de quelque chose de très consensuel, très accessible, et je vous amène vers quelque chose de très niche.
D'ailleurs, c'est pour ça que je ne joue que très rarement en club.
Moi, je suis beaucoup invitée à jouer pour terminer un concert de jazz, dans des lieux qui sont à moitié des salles de concert, à moitié des clubs, ou pour ouvrir un groupe.
Et donc, j'adore cette interstice.
Mais tu vois, ça ne s'applique pas à tout le monde.
Je voudrais rebondir sur la technique, ou alors tu voulais poser une question ?
Parce qu'en fait, depuis tout à l'heure, on dit la technique, la technique, la technique.
Mais il ne faut pas oublier que la technique et la technologie, ça nous influence.
Aucune technologie n'est neutre.
Un exemple qui m'a beaucoup inspirée dans le bouquin, c'est Alain Damasio.
Je ne sais pas si vous le connaissez, un écrivain français qui écrit beaucoup de science-fiction et de critiques sociétales.
Un de ses derniers bouquins s'appelle « La vallée du silicium » et il réfléchit comme ça à la Silicon Valley, l'intelligence artificielle, c'est très à la mode de parler de ça.
Mais en vrai, dans le DJing, plus que dans d'autres disciplines musicales, ça concerne beaucoup moins les guitaristes par exemple,
La technologie, elle contraint toute la pratique.
Et j'en viens carrément dans le bouquin à parler de personnes qui ont un cyborg dans le cas du DJ.
La machine, c'est une extension de nous quand on est des DJs.
Alors que la guitare, ça reste du bois, ça reste des matières en général qui donnent moins un effet de cyborg et de machine.
Et dans ce cadre, il y a une contrainte totale de la machine.
C'est-à-dire qu'aujourd'hui,
Il y a énormément de DJs, par exemple, qui ne sont pas capables d'utiliser du matériel, qui ne va pas, par exemple, relier les deux platines, ou qui ne va pas lire un certain logiciel sur lequel ils vont préparer leur liste, leur musique, ou, par exemple, qui ne vont pas pouvoir utiliser dans une certaine configuration vinyle les machines, ils vont devoir les utiliser avec la configuration numérique.
Et ça, si on y réfléchit bien, ça a un impact sur notre façon de nous exprimer comme DJs.
Alain Damasio, lui, il utilise le terme, la métaphore de... Au début, il n'y avait pas de route pour les voitures.
Après, il y a eu des voitures, donc il y a eu plus de route.
Puis là, on en est à, vas-y, mets une cinquième ligne sur l'autoroute, il n'y en a pas assez.
On peut réfléchir à toute pratique de machine.
Par exemple, la photographie aussi est très touchée par ça.
Jusqu'à quel point la machine influe ce qu'on fait ?
C'est quoi le choix que vous voulez faire entre être complètement un cyborg ou pas ?
[PUBLIC 4]: C'est un sujet qui me touche.
Bernard Stiegler parle d'exosomatisation.
Exo, ça sort, somatisation à la pensée.
Au bout d'un moment, la clé USB, comment elle est organisée, elle pense à ta place.
Elle fait ton set à ta place.
Je voulais revenir sur une...
Quand tu parlais d'histoire de l'art, je suis là à réfléchir, donc je pose des questions sur les questions d'avant.
Il y avait quelqu'un à la télé, à une heure de grande écoute, qui disait que être artiste, c'était un plan B.
Et toi, tu parlais des artistes de la Renaissance.
Pour moi, le dernier artiste de la Renaissance, c'est Picasso.
Et juste après lui, il y a Dali qui est arrivé, et Dali était le premier artiste entrepreneur.
Et l'entrepreneuriat, à mon avis, c'est quelque chose qui relie un peu ce qu'on dit de ton triangle ethos, pathos, logos.
C'est-à-dire qu'à un moment, l'artiste, il a forcément un business plan.
Toi, tu es professionnel, d'autres sont amateurs, c'est un choix, parfois c'est subi, semi-pro.
Et cette entreprise, comment est-ce que tu la vis, toi ?
Est-ce que tu en parles dans ton bouquin ?
[ÉRICA LIPPERT]: Carrément, j'en parle à fond.
Moi, à l'heure des réseaux sociaux, je le vis mal, clairement, parce que je n'aime pas trop le fait d'être contrainte d'exister virtuellement.
Je préfère exister sur la piste de danse, exister dans la joie, la bonne humeur que j'ai à donner dans mes mixes ou les morceaux, comme j'ai dit, dans le festival familial où j'arrive à créer cette effervescence, cette émulsion.
Donc, moi, en fait, la tournure que prend la yaourtisation, la mise en scène de soi permanente, le fait d'être une identité de marque et d'être un produit, ça me fait mal.
Comme être humain, ça me fait très, très mal.
Donc, je ne le vis pas très bien.
Mais j'ai la chance de mixer depuis longtemps, mixer beaucoup de styles et de genres différents de musique.
Donc, en fait, j'arrive à m'insérer sur plein de scènes.
J'ai un énorme réseau.
J'ai habité dans beaucoup de pays dans le monde.
Donc, mon réseau, il est...
je peux me produire dans énormément de lieux différents donc finalement j'arrive à me maintenir malgré moi alors que je joue pas le jeu des réseaux sociaux, j'ai beaucoup de dates qui tombent, on continue à m'appeler alors que je ne joue pas le jeu et que surtout d'ailleurs je le dis dans mon dans mon
Dans mon dossier de presse, je dis, moi, je suis à l'interstice.
Vous ne saurez pas ce que je vais mixer.
Oui, j'aime ça.
Oui, j'aime ça.
Mais le but, c'est que vous vous laissiez faire.
Accrochez vos ceintures et on y va, en fait.
Et ça, c'est l'ennemi du marketing.
Dire, je ne suis pas quelque chose d'identifiable, c'est horrible pour le marketing.
Le marketing, il ne veut pas de ça.
Il veut un objet identifiable.
Alors moi, je fais tout pour être l'inverse.
Donc, en fait, j'arrive...
Comme produit et comme entreprise, j'arrive plus à me définir comme ce que je ne suis pas que ce que je suis.
Et ça, c'est haïssable pour tout le monde.
Mais je m'en sors.
Donc moi, ça me donne un espoir sur le fait qu'on peut continuer à être soi-même de façon très interstitielle et organique et avoir une carrière comme la mienne, internationale, avec des bookings tous les mois.
Donc ça existe encore et ça me donne de l'espoir sur qu'est-ce qui nous reste à l'heure de l'IA, des réseaux sociaux, de l'algorithme.
Et du fait qu'il y a énormément d'artistes sur le marché, comme je le disais tout à l'heure, comme les pratiques créatives pullulent et les artistes pullulent.
Il y en a plein.
C'est de plus en plus dur d'être dans cette compétition et de dire « Moi, je suis meilleure que l'autre ou ma proposition musicale, elle est meilleure. »
En tout cas, invite-moi, fais-moi bosser.
Et donc, en fait, je crois que je suis...
Un exemple modeste que cet interstice, en dehors des lois du marketing qui sont tranchantes et cruelles, que ça existe encore.
On peut y arriver.
Mais je crois que je suis une exception un peu.
Pas une exception dans le sens meilleur, mais une exception dans mon parcours.
Il est très atypique.
Moi, je m'en sors bien.
Peut-être en restant vrai, mais par contre, je ne m'accorde pas aux lois du marché.
Après, je ne sais pas si c'est le cas.
Tiens, Sarah, qu'est-ce que tu en penses ?
Toi, comme ta petite entreprise, comment tu le vis ?
Qu'est-ce que tu en penses ?
La grande question.
[SAKU SAHARA]: Je te rejoins sur beaucoup de points.
Ce que tu as dit, pareil que toi, moi aussi, ça me fait beaucoup de peine de devoir me montrer autant sur les réseaux sociaux, de devoir jouer parfois ce jeu qu’on n'a pas du tout envie de jouer.
Malheureusement, des fois, je suis un petit peu obligée de le faire parce que j'essaye de tenir le cap par rapport à des DJs qui seraient peut-être plus jeunes ou plus...
dans ce truc de l'air du temps, de poster tout le temps, de faire des trucs, sans vendre mon âme au diable.
Je ne sais pas quoi dire de plus.
J'essaie de trouver un bon équilibre entre tout ça et toujours de faire passer en priorité ce pour quoi je suis là, c'est-à-dire la passion pour la musique en premier lieu.
Pour moi, l'image, elle vient en second plan.
[ÉRICA LIPPERT]: On a un DJ dans la salle qui n'est pas connu.
Après, tu parles.
[SAKU SAHARA]: C'est moi le DJ.
[ÉRICA LIPPERT]: C'est toi le DJ pas connu ?
[PUBLIC 5]: Non, c'est pas moi.
Non, c'est par rapport à la...
La musique, c'est le langage de l'émotion.
C'est comme si cette émotion-là ne suffisait plus et qu'on avait besoin d'une deuxième couche d'émotion qui passe à travers ce que tu appelles...
[ÉRICA LIPPERT]: L'éthos, du coup, l'image.
[PUBLIC 5]: Oui, c'est ça.
Oui.
[ÉRICA LIPPERT]: J'adore.
J'adore quand c'est simple et efficace.
Oui, tu as raison.
En fait, on dirait qu'il faut qu'on commente nous-mêmes l'émotion qu'on veut divulguer auprès des autres ou qu'on veut se faire subir à nous-mêmes.
Et en fait, ce métadiscours, donc le fait de parler sur du discours, ça fatigue de dingue.
Alors qu'en fait, ça se passe de commentaires.
Et on a de la chance que la musique, justement, c'est cet art.
On n'a pas beaucoup de vocabulaire pour décrire des sonorités et des odeurs.
Tout ce qui ne touche pas le visuel, on est dans une civilisation du visuel.
Donc tout ce qui est visuel, c'est hyper simple à décrire.
Comme en fait, on est dans toute notre civilisation depuis 2000 ans, elle est sur l'icône, le visuel.
Et donc, la musique, elle est très immatérielle, comme tu dis, elle nous touche par quelque chose qui est émotionnel, sensoriel, tactile, quelque part au fond de nous.
Donc, comme DJ, on a de la chance de à la fois manipuler cette intangibilité, mais de l'autre, de plus en plus, c'est le côté icône qui prend le dessus et qui nous oblige à poser des mots là où ça devrait se passer de commentaire.
Pour moi.
Mais...
Je ne sais pas pour d'autres.
Donc, on a un DJ pas connu ici.
Mais en fait, il est connu.
Il s'appelle le DJ pas connu.
Toi, tu gères comment ta petite entreprise de DJ ?
En l'occurrence, toi, je trouve...
Là, je pose un jugement un peu esthétique, moral.
André, lui, il arrive à faire un espèce de mix entre je suis un DJ pas connu et je l'assume.
Je produis du contenu ou je me montre.
Mais en même temps, c'est à la fois absurde et à la fois pédagogique.
Et donc, toi, tu réussis, on dirait, le rare pari
de le faire sérieusement, mais sans te prendre au sérieux.
Donc moi, cette formule, je suis nulle.
[SCHNAUTZI]: Merci beaucoup.
Je m'appelle Schnautzi.
Je suis DJ pas connu Schnautzi, le DJ pas connu.
Mais bon, il y a plein de trucs, comme toujours.
Quand je suis confronté à Erica Lippert, il y a plein de trucs qui fusent dans ma tête, donc ça va être un peu confus.
Mais de nouveau pour cette histoire d'image.
Moi, je me souviens, quand j'ai commencé à écouter de la musique et quand j'ai commencé à avoir des goûts musicaux,
l'image était quasiment aussi importante que la musique.
Je me souviens quand j'ai acheté le premier album de Napalm Death, Utopia Banished, non mais la cover, mais la cover était tellement dingue que j'ai acheté ça et j'étais là, c'est quoi ce truc de malade et tout, après c'est plus le tueur, enfin.
Tous ces trucs-là, sur scène, ils dégageaient aussi une énergie, un truc complètement viscéral qui me rendait complètement dingue, qui me rend encore dingue maintenant.
Quand j'en parle, ça me rend taré.
Pour moi, ce truc d'image, de nouveau, c'est dans le truc.
Comme Saku Sahara, toi, tu dégages un truc quand tu es sur scène.
Tu as une énergie, un enthousiasme qui...
qui est contagieux.
Oui, contagieux, c'est vraiment ça.
Après, en ce qui concerne la grande question des réseaux sociaux, moi, j'ai eu une grosse traversée du désert créative et personnelle.
Et quand j'ai trouvé la créativité et que ça allait mieux dans ma vie, je me suis dit que je voulais recommencer à vraiment faire de la musique et faire plus de dates et tout, machin.
C'était après le Covid.
Il faut jouer avec les armes de maintenant.
Sinon, t'es dead.
Surtout que tout le monde m'avait oublié.
Déjà que je n'étais pas très connu avant.
En plus, tout ça change hyper vite dans ce milieu.
Les programmateurs disent ça.
Ils restent là deux ans.
Après, ils disparaissent.
Ils font un autre truc.
Tu envoies un mail.
Ils sont là, mais t'es qui toi ?
T'as honte.
Ils ne te répondent pas.
Je me suis dit, ce que je trouve cool dans les réseaux sociaux, c'est que c'est un outil pour rentrer en contact avec des gens.
Tu peux utiliser cet outil comme tu veux.
Il n'y a personne qui te force à faire quoi que ce soit.
Non, personne ne te force à montrer ta gueule.
Si tu ne veux pas montrer ta gueule, tu ne montres pas ta gueule.
Tu peux avoir de la pression, mais tu n'es pas obligé de céder à la pression.
Il y a plein de gens qui ne montent jamais leur gueule, qui s'en sortent très bien.
Il y a des comptes Instagram où ils ne font que des photos de disques.
C'est des trucs de diggers purs.
Ils ont des dizaines de milliers de followers parce que leur contenu, il intéresse les gens.
Pour moi, le challenge, c'était de trouver... Parce qu'au début, j'ai essayé de faire des trucs, c'était assez pourri.
Et à force d'en faire, j'ai trouvé la formule qui me convient, justement, comme tu dis, un peu second degré.
Mais en même temps, je suis matrixé de la musique, donc ce que j'ai envie, c'est de partager de la musique avec les gens.
Et si l'humour, un côté un peu décalé, peut les faire venir à moi, tant mieux.
Je voulais dire un autre truc, mais j'ai oublié.
Mais ouais, mais je pense que t'es pas une exception à être dans les marges, tu vois, et à pas suivre, à pas, je veux dire, au final, personne, les gars de la Silicon Valley, ils ne sont pas allés à nous foutre un flingue sur la tempe, genre, utilise Instagram, sinon t'es dead.
Il y a pas mal de gens qui n'utilisent pas.
Coco Bryce, il s'est viré d'Instagram.
Ouais, mais il y a des raisons.
C'est pas seulement des raisons d'algorithme.
J'en sais rien, quelles sont ces raisons, mais il y a...
Il n'est pas fini.
[ÉRICA LIPPERT]: Il a un label, il a 20 ans de carrière.
[SCHNAUTZI]: Oui, bon, c'est clair.
Après, si tu veux commencer, c'est compliqué.
Pour moi, en recommençant, c'est sûr que si je n'avais pas trouvé une façon de communiquer sur les réseaux, ça aurait été très compliqué.
Mais de nouveau, tu peux trouver plein de façons.
Toi, tu vois, tu ne mets pas ta tête, mais tu fais des postes où tu...
Tu fais la philo-diction.
Tu soulèves des questions, tu enclenches le débat.
Il faut trouver la façon qui te convient.
Et c'est sûr que si tu te forces, si tu y vas reculons, c'est pas bon pour ta santé mentale.
Ça, c'est sûr.
[MODÉRATEUR]: Parce que c'est un truc très violent.
Ça peut être très, très violent.
Là, tu parles de la forme sur les réseaux sociaux, mais il y a malgré tout une présence à avoir, notamment une ère où les programmateurs peuvent choisir au nombre de followers que tu as sur les réseaux sociaux.
[SCHNAUTZI]: C'est vrai et pas vrai.
Il y a un peu de ça, mais il n'y a pas que ça.
Il n'y a pas que ça.
Non, parce que sinon, déjà, s'ils font ça, c'est que c'est des mauvais programmateurs.
Donc, est-ce que tu as envie de te retrouver ?
[MODÉRATEUR]: Ce n'est peut-être pas juste des mauvais programmateurs, mais des programmateurs qui ont eux-mêmes une pression quelque part de résultat et qui se...
[ÉRICA LIPPERT]: Ce dont vous êtes en train de parler, c'est le fait qu'un DJ, il n'est jamais seul.
Il fait partie d'un écosystème.
Et donc, le moment où la soirée se concrétise, derrière, il y a l'écosystème qui a travaillé.
Donc, le programmateur, il a fait un choix non seulement du DJ en question ou de la DJ, mais aussi de l'heure à laquelle cette personne va se produire.
Donc, ça, c'est un choix.
Ensuite, il y a le public aussi.
Le public, ce qu'il a fait au préalable, en likant, en étant sur les réseaux sociaux ou en...
Je suis beaucoup invitée sur recommandations de gens qui m'a vu mixer, qui ensuite dit à un autre programmateur, elle, etc.
Tout ça, ça montre bien que tout est écosystémique.
Rien n'est séparé comme ça, une bulle au milieu de rien.
Et ça, par rapport au DJ, c'est peut-être plus flagrant que par rapport au peintre, par exemple.
Il y a un co-autorat.
Du coup, la notion d'auteur, en tant que DJ, d'ailleurs, elle explose totale.
Non seulement on joue la musique des autres, on se l'approprie, on crée un troisième univers avec ou un sixième univers avec, mais en plus, il y a du co-autorat avec le programmateur, le public, sa réaction, quel est le DJ avant, quel est le DJ après, quelle est l'heure ?
Du coup, ça, je trouve ça très intéressant d'ailleurs, parce que ça montre que la figure du DJ, elle est à l'intersection de plein de choses, non seulement sur la notion d'auteur, aussi sur la question du contexte, sur la question des systèmes de musique.
Donc pour moi, en fait, quelque part, on dirait que c'est l'idéal, le rêve du métissage universel, le DJ.
C'est celui qui arrive à fédérer plein de monde, à croiser plein de choses et à faire co-autorer, remixer
Tout à l'infini, en fait.
C'est le rêve de l'universalisme.
Oh, il y en a des loves.
Oui, on est ensemble.
C'est génial.
Moi, je trouve, on dirait que ça représente ça un peu.
Tu voulais dire un truc ?
[PUBLIC 4]: Oui, c'est une excellente transition avec ma question qui tue.
On a fini avec le business, j'espère.
Pour revenir sur la question du bon DJ, est-ce qu'un bon DJ, question qui tue, est-ce qu'un bon DJ doit fabriquer ses propres morceaux ?
[ÉRICA LIPPERT]: mais moi de plus en plus j'édite ces dernières années j'édite des morceaux donc je les édite c'est à dire en fait j'en modifie la structure ou le contenu pour créer quelque chose d'original je les édite particulièrement sur le tempo
Donc en fait, je fais baisser le tempo et je crée déjà un remix dans le fait d'éditer.
Moi, par exemple, je compose aussi de la musique.
Je déteste mixer mes propres morceaux.
Je les ai trop écoutés déjà.
Je n'arrive pas.
Ça me fatigue.
Donc...
Je trouve qu'en fait, pour moi, il y a une grosse différence entre être DJ et produire de la musique.
Il y a des très bons compositeurs, on les invite à mixer, mais ils sont nuls, nuls.
La majorité d'ailleurs, je trouve.
Nuls !
Et ça, les programmateurs, ils sont responsables aussi de cette bêtise.
Il produit des super musiques, venez, on l'invite à être DJ.
Non, le gars, il est dans un studio tout seul face à des machines.
Un DJ, il est face à des gens qui dansent avec des personnages de la nuit.
Ou du jour.
Du coup, rien à voir.
Pour moi, non, au contraire, il faut mixer les trucs des autres.
Ou en tout cas, jouer, les passer, les diffuser.
[MODÉRATEUR]: J'ai une question sur un autre sujet que tu abordes aussi dans ton livre, qui est la question du dancefloor comme espace politique.
En quoi tu penses qu'un dancefloor peut changer la société ?
Est-ce que tu ne crois pas qu'on arrive vite parfois à des contradictions sur cette vision-là ?
J'ai échangé par exemple avec Arnaud Idelon, qui a écrit un essai qui s'appelle « Boom Boom, politique du dancefloor », qui expliquait…
qu'il a eu cette volonté de se dire, je vais organiser des événements libres, qui sont un véritable geste politique contre toutes les interdictions, et qu'il se rendait compte à la fin de la soirée qu'il avait organisé ça en banlieue, dans un milieu où lui-même n'habite pas, où il créait des...
des nuisances aux personnes qui habitent et qu'en fait, après un week-end de fête où il s'est amusé, il prend le RER le matin et qu'il côtoie des gens qui prennent le RER avec lui parce qu'ils vont aller bosser, etc.
[ÉRICA LIPPERT]: Je cite beaucoup dans ce chapitre-là Arnaud Idelon parce que je ne suis pas d'accord avec lui.
C'est génial, j'adorerais être dans une pièce où on débat, lui et moi.
Cette histoire de politisation des pistes de danse et des clubs, c'est à la fois récent, à la fois vieux.
C'est récent dans le fait de poser un discours dessus.
C'est vieux parce que ça existe depuis longtemps.
Réfléchissons par exemple les clubs de jazz des années 50-60.
C'était un acte politique de faire ça, jouer de la musique jazz au moment où c'est à moitié prohibé et que c'était quand même des personnes noires en Amérique où il y a encore beaucoup de ségrégation à ce moment-là qui en jouent, qui en font, qui en produisent.
C'était un acte politique, mais les gens ne posaient pas un discours dessus.
Or, aujourd'hui, à cause de cette mise en scène permanente de soi et de ce quart d'heure de gloire que tout le monde veut atteindre, moi compris, il y a un discours sur ça.
Et ça, moi, je trouve que c'est là qu'on atteint la limite de la politisation.
C'est-à-dire qu'il y a une différence entre poser un acte politique et le dire que tu vas le poser, ce qu'on appelle en sciences humaines et sociales la performativité.
Le fait de dire, regardez, je le fais.
Oui, mais tu ne le fais pas forcément, en fait.
Ce n'est pas parce que tu dis, je déclare, que ta déclaration, elle va être suivie des faits.
Juste, OK, c'est bon, tu déclares.
Donc, dans le bouquin, je me pose beaucoup cette question-là de pourquoi ces derniers temps, on voit beaucoup.
Et d'ailleurs, ce n'est pas que dans les clubs, c'est aussi sur tout.
Oui, l'intimité, c'est politique.
Faire du sexe, c'est politique.
Danser, c'est politique.
Ouais, OK, alors si tout est politique, plus rien ne l'est.
Et c'est fini, fin du débat.
Donc,
Moi, à nouveau, je situe ce bouquin par rapport au capitalisme, mais sans faire une critique anticapitaliste.
À aucun moment du bouquin, je dis « je suis anticapitaliste », parce que déjà, j'estime que le DJ et le fait d'amplifier de la musique et de l'enregistrer, ça fait partie du capitalisme.
Donc, qui je suis pour venir dire « à bas le capitalisme ! »
Ben non, merci, le capitalisme.
Sur ça, au moins, tu m'as donné la musique enregistrée, écoutée à CD, en cassette ou Mozart.
Donc...
[SAKU SAHARA]: Déjà, je n'ai rien à dire là-dessus.
[ÉRICA LIPPERT]: Moi, ce discours qui se dit anticapitaliste, par exemple, alors qu'on est sur des gros sons de système dans des clubs avec des métaux rares qui ont été fabriqués au Congo, assemblés en Asie, je trouve qu'il y a une dissonance là-dedans qui est quand même assez culottée, audacieuse.
Donc, avoir un discours contestataire
Pour moi, ça se passe de commentaires.
Je prends un exemple.
Je trouve que le carnaval de Nothing Hill, c'est un très bon exemple.
À la base, c'est une association de quartiers qui dit « Nous sommes du Trinidad et Tobago, nous sommes jamaïcains, nous sommes l'île de la Barbade.
On va faire une fête de quartier pour célébrer nos carnavals, nos traditions de musique et de fête. »
Les gars font ça.
30 ans après, ça devient un festival.
Il est récupéré par la machine à faire de l'argent.
Au moment où quelqu'un pose un discours sur Nothing Hill et dit « regardez c’est politique », c'est déjà plus rien en fait.
Pour moi, le moment où c'est politique, c'est le moment où, un, il n'y a pas de discours, deux, tout le monde participe, mais sans le dire.
Et donc là, ça me fait beaucoup penser, et j'aimerais bien écrire là-dessus, donc je l'étoffe un peu, et le chapitre, là aussi, il trouve ses limites.
C'est dans ce qu'on appelait avant les fêtes populaires médiévales.
Et le carnaval, dans sa vraie essence, il amène ça.
C'est-à-dire, au Brésil, un carnaval,
Et ça recopie un peu l'esprit du carnaval médiéval.
C'était le populaire qui s'empare de la rue, un temps donné avec une limite donnée, parce qu'ensuite, retour à l'ordre établi.
Et c'est ce qui fait qu'il y a rébellion.
C'est parce qu'en face, il y a un contraste de l'ordre établi et qu'en fait, c'est horizontal.
Donc au carnaval, pour qu'un bloc, là, ces espèces de chars ambulants dans les rues,
de tout le Brésil.
Pour qu'un bloc se forme, il faut qu'il y ait un pouvoir qui est distribué de façon horizontale.
Il y a un chef d'orchestre, il y a les danseurs, il y a lui qui ramène son confetti, il y a l'autre qui ramène de l'eau pendant que tout le monde danse.
Ça, c'est horizontal.
Et les blocs en général de carnaval brésilien, tout le monde a un peu sa décision à dire dans la chanson qui sera chantée, etc.
Donc là, pour moi, on est dans un geste politique qui le dit sans le dire.
À partir du moment où un lieu comme un très gros club lyonnais dit « regardez, on politise le dancefloor ou on le décolonise » ou je ne sais quel autre mot,
Pour moi, c'est faux, en fait, puisqu'il y a un programmateur qui a décidé, il y a une structure de direction qui décide de qui fait quoi.
On vend de l'alcool, on est là pour vendre du divertissement.
Ce n'est pas politique, c'est de la conso.
C'est du divertissement et de la conso.
Et pour moi, ça, c'est difficile de s'emparer du geste politique si on est dans un rapport qui est avant tout commercial.
[MODÉRATEUR]: Ce que tu dis sur le carnaval, moi, me fait penser aussi à ce que dit Patrick Boucheron sur les fêtes, où il dit aussi que le carnaval, comme les fêtes médiévales à l'époque, c'est considéré comme quelque chose d'un peu contestataire, mais c'était surtout une autorisation donnée par le pouvoir dans un temps donné aux gens de se défouler et donc le reste du temps d'être dans le rang.
Exactement.
[ÉRICA LIPPERT]: Alors, de toute façon, on ne va pas détruire le pouvoir.
Le pouvoir, il existera toujours.
Des pharaons jusqu'à aujourd'hui.
Désolée, je suis peut-être pessimiste, mais je ne crois pas qu'il y aura une société égalitaire un jour.
Désolée pour le...
C'est ma pensée politique.
Je ne pense pas que ça arrivera.
L'être humain est un animal de domination, de prédation.
Même si on peut s'efforcer comme idéal politique et sociétal d'atteindre plus d'égalité, c'est un concept, c'est un idéal.
Donc...
t'as raison en disant ça, il y a comme une autorisation étatique, gouvernementale, féodale, donne-lui le nom que tu veux, mais n'empêche, pendant cet éphémère moment, il y a quand même un geste politique, il y a du dialogue intercitoyen
Et il y a de la rébellion à ce moment-là.
Alors que pour moi, au moment où on est dans le discours dessus, au moment où il y a une bannière qui dit « Nous, ce club, regardez, on pose un acte politique parce que, par exemple, on a invité trois femmes à mixer. »
Certes, mais tu fais un business.
Et donc, après, il est où l'horizontale, la rébellion et l'émancipation ?
Georges Bataille aussi, il a beaucoup écrit là-dessus sur le moment de fête comme étant émancipateur, etc. N'empêche que ce n'est pas dans le club qu'on peut tant que ça se lâcher, en fait.
[SAKU SAHARA]: Vous avez des questions ?
On arrive bientôt à la fin du truc.
[ÉRICA LIPPERT]: Moi, je pourrais encore parler deux heures avec vous, mais si vous avez encore des questions à poser ou sur le bouquin ou sur la représentation du DJ ou de la fête, c'est le moment.
[SCHNAUTZI]: Sinon, on va conclure.
Non, non, non, je n'ai pas cette...
J'espère que je n'ai pas encore la grosse tête comme ça.
Non, je voulais évoquer un sujet qui revient souvent ces derniers temps.
C'est cette espèce de mythe de l'artiste pur qui serait en train de faire sa musique sans aucune compromission.
à ne pas faire d'interviews, à être un peu mystérieux.
Je ne fais que de la musique, je fais plein de dates, mais j'ai l'impression que ça n'a jamais existé.
Depuis toujours, tu es obligé de sortir de ta cave.
Si tu restes dans ta cave, tu restes dans ta cave.
Je ne vois pas trop d'exemples de personnes qui, juste en restant dans sa cave, en faisant du...
le nerd, en gros, après a réussi...
[ÉRICA LIPPERT]: En musique, je ne crois pas, t'as raison.
[SCHNAUTZI]: Moi, je parle de la musique, bien sûr.
[ÉRICA LIPPERT]: Mais en vrai, si, je crois que ça existait à l'époque où, en fait, la configuration, c'était l'art est accessible seulement aux aristocrates.
Le peuple chante des chansons entre eux, des chansons populaires, mais le discours normatif à l'époque, il ne posait pas ça comme de l'art.
Donc, nous, on peut le poser comme de l'art aujourd'hui, de façon anachronique, en fait.
Mais...
En vrai, à l'époque, bien sûr que si, il y avait des artistes qui composaient tout seuls.
Je pense que les Chopin, les Litz et tous ces gens avec leur piano qui sont tout seuls chez eux, ils sont tout seuls.
De temps en temps, ils donnent un petit récital et puis après, ils rentrent chez eux composer à la lumière de la bougie.
[SCHNAUTZI]: Je ne pense pas qu'ils étaient aussi à courir derrière les gens qui avaient la possibilité de...
[ÉRICA LIPPERT]: Il y a dû en avoir, mais il y a dû avoir.
[SCHNAUTZI]: Si tu crées une œuvre classique, tu dois avoir 50 musiciens qui vont la jouer.
Donc, ce n'est pas donné à tout le monde de pouvoir attendre.
[ÉRICA LIPPERT]: Il y avait des quartiers, le gars avec son pote au violon.
Et voilà, tu vois ?
Donc, non, je pense qu'il y a dû avoir cette image romantique de l'artiste maudit, tout seul, qui compose et de temps en temps montre son visage.
Sinon, je pense qu'il lâchait ses partitions de manière parcimonieuse, ne voulait voir personne, se droguait à l'opium en lisant du Baudelaire.
Ça a dû exister quand même.
[PUBLIC 4]: L'artiste pur, il est privilégié.
L'artiste pur, il a des mécènes, il a des parents riches.
Donc, voilà.
[ÉRICA LIPPERT]: Une configuration bourgeoise.
Attends, derrière toi, passe le micro.
[PUBLIC 5]: Oui, c'était par rapport à la notion d'artiste.
Je me rends compte que mes artistes préférés sont ceux qui...
Un bon musicien, pour moi, c'est quelqu'un qui a un monde intérieur très riche, qui est très profond, et pas forcément à l'aise avec le monde extérieur.
Ça ne veut pas dire que tous les musiciens sont autistes, mais je prends quelques exemples.
J'aime beaucoup la guitare, et dans mes guitaristes préférés, Eric Clapton, qui n'a pas forcément...
qui n'a pas une image, qui ne donne pas une image de lui très forte.
Un autre, Jeff Beck, c'est des gens de nature plus introvertis.
Et puis un autre, quand j'écoutais beaucoup d'électro avant, il y avait Avicii, qui était pour moi le dieu de l'électro, et qui était aussi quelqu'un de très introverti.
Mais qui, parce qu'il était professionnel, était obligé de se donner une image.
[ÉRICA LIPPERT]: Je voudrais relever un truc, c'est marrant qu'on ne l'ait pas dit depuis le début.
[SAKU SAHARA]: Pour moi, les DJs ne sont pas des musiciens.
[ÉRICA LIPPERT]: Je le pose comme ça, en fin d'échange.
Parce qu'en fait, pour moi, ça rentre tellement dans quelque chose de l'ordre de...
la création de l'expérience.
En fait, je vois plus le DJ comme un ingénieur expérientiel, comme je l'ai dit au début, que comme un musicien.
Et un musicien, il éprouve un instrument ou une machine en direct, donc il fait un live.
Le DJ, il manipule les chansons des autres
pour créer une ambiance avenante, sombre, ce que vous voulez.
Donc pour moi, en fait, dans cette manipulation et dans le fait qu'il y a un but de divertir ou fédérer ou créer de l'émotion chez l'autre, sur la danse, le corps, il y a quelque chose qui est complètement différent du musicien.
Nous, les DJ, nous n'éprouvons pas d'instruments.
Ça fait trois mois que j'apprends la basse, là, je me suis mis à la guitare basse et tout.
franchement, ce que ça me demande, j'ai les doigts éclatés, la souplesse de mon poignet, nulle.
Il faut tout que je travaille.
Alors que DJ, j'ai vite fait mal au dos en fin de soirée parce que je ne me tiens pas assez droite, je suis trop courbée sur le truc.
Mais ça ne me demande pas de savoir...
manipuler mon corps à des fins de mélodie, à des fins de rythme.
Et donc, pour moi, le musicien et le DJ, c'est deux choses...
J'ai du mal avec le fait que les gens disent « les DJs, vous êtes des musiciens ».
Non.
Moi, je suis une archiviste, ambianceuse, ingénieure expérientielle.
Je suis là pour communiquer un truc, et communicante, du coup.
Mais c'est bizarre qu'on le dise à la fin du...
[PUBLIC 1]: Il y a juste deux remarques qui me viennent sur tout ce qui a été dit en tout dernier.
D'abord sur la notion d'artiste pur.
Alors je suis peut-être totalement à côté de la plaque sur ce qui me vient spontanément face à l'idée d'artiste pur.
Mais est-ce que l'artiste pur, ce ne serait pas tout bêtement l'artiste qui n'est pas connu et qui fait ça en fait dans son coin, tout bêtement ?
Je pense au mec qui a une pratique amateur, il va jouer de la guitare dans son coin et il fait ça juste pour la satisfaction.
Il faut que tu lises le livre !
Effectivement, il faut que je le lise.
Mais il fait ça dans son coin juste pour le plaisir de jouer de son instrument.
Peut-être qu'il composera, mais qu'il gardera ça pour lui.
[ÉRICA LIPPERT]: Oui, mais en ces cas-là, il faut utiliser un autre mot que amateur.
Parce qu'en fait, amateur, il est polysémique.
Il veut dire à la fois non professionnel...
non virtuose.
Et donc, il faudrait qu'on trouve plus de termes.
Parce que du coup, ça nous perd.
On a du mal à se dire qui est amateur qui ne l'est pas.
Puisqu'en fait, amateur, il a plusieurs couches de sens.
Donc, dans ce cas-là, voilà.
Et ça aussi, j'essaye dans le bouquin de me dire qu'est-ce qu'un amateur ?
Grosse question, en fait.
[PUBLIC 1]: Amateur, dans mon idée, ce que j'essayais d'amener là, c'était plus au sens non professionnel.
Pas forcément.
C'était plus ça, en fait.
Effectivement, c'est vrai que tu fais bien d'amener cette précision.
Ça, ça me questionne.
Non, mais je suis carrément d'accord.
Là, c'est plus au sens non professionnel qui ne vit pas de ça, justement.
Et dans l'idée, est-ce que le DJ est un musicien ou pas ?
Alors, certes, il n'a pas la même pratique qu'un musicien avec son instrument.
Par contre, j'ai quand même l'idée en tête qu'il doit, pour faire au mieux, pouvoir ressentir un minimum la musique qui passe.
Et ça peut passer par avoir une bonne oreille, avoir quelques mêmes vagues notions parfois de rythme, de solfège, de tonalité, etc.
C'est ça qui me vient spontanément et de me dire alors il est peut-être pas musicien au sens où il ne pratique pas un instrument par contre l'idée qu'il soit au minimum artiste parce que avec son set il va créer quelque chose comme je le disais un logos, toute une narration avec sa sélection
ces transitions qui vont créer des émotions auprès du public.
Là, à la rigueur, je le vois artiste.
Peut-être pas musicien, certes, mais au minimum artiste.
[ÉRICA LIPPERT]: Mais dans ces cas-là, effectivement, on est plus dans la notion art contemporain.
L'art total, l'art immersif, la performance, etc.
En ce cas-là, à nouveau, ce n'est pas un musicien, mais on est dans une notion plus art contemporain.
Je dirais même à partir du XXe siècle, il y a cette notion d'art total, de sensation, de vécu, etc.
Mais pour moi, ce n'est pas musicien.
Oui, non.
[PUBLIC 5]: Je ne sais pas s'il y en a qui sont nés dans le courant des années 2000.
Je suis né à une époque, 98, l'époque où j'ai accès à toute forme de musique.
À partir de l'adolescence à peu près.
Quand on pose aujourd'hui la question à un jeune, qu'est-ce que tu écoutes ?
La réponse «  j'écoute de tout ».
Tout le monde écoute de tout.
Et moi, j'écoutais aussi de tout comme tout le monde.
J'étais très fan des Beatles, mais aussi d’Electro.
Mais j'avais ce désir d'être musicien.
Et donc j'étais un peu ce qu'on appelait DJ de mariage.
Je passais Indochine, des trucs comme ça.
Ça ne m'enthousiasmait pas beaucoup.
Et je me demandais quelle musique je veux faire.
Est-ce que je veux faire de la musique Electro ?
Parce que j'avais FL Studio, le logiciel de composition.
Et j'avais...
J'étais au lycée et je passais des nuits entières sur FL Studio.
Mais à côté de ça, j'apprenais la guitare.
Et je trouve que c'est deux pratiques très différentes entre être sur un ordinateur ou être sur la guitare.
Et j'étais un peu comme un adolescent torturé à me dire, est-ce que je vais être un guitariste connu ou est-ce que je vais être un DJ connu ?
Et dix ans plus tard, petit à petit, une forme de réponse a émergé.
Et aujourd'hui, je me dis...
Je veux prendre la voix de la guitare et du chant parce que c'est incarné, ça passe par mes doigts, mon corps.
Et à l'autre question que je me suis posée, mais quel répertoire ?
Des chants qu'on peut partager.
Et donc quand je vais en vacances en famille ou même quand je rentre chez moi avec mes colocs, je prends ma guitare, je chante les Beatles et on connaît, on chante ensemble.
Et en fait, je retrouve cette expérience que j'avais, une expérience musicale, mais que certains connaissent peut-être, qu'on peut expérimenter au scout, pour ceux qui ont été scout, et on fait des veillées, et on a des chants, et tout le monde connaît les chants, et on est tous adolescents, on chante tous ensemble, et il y a une vraie communion à travers la musique.
Et donc il y a cette notion de partage à travers le chant que je veux continuer à vivre aujourd'hui.
[ÉRICA LIPPERT]: Je trouve qu'au travers du DJing, il y a cette forme de diapason, unisson dont tu parles.
Parce que parfois, même dans la musique instrumentale, on sent que certains titres nous soulèvent à tel moment donné.
Ça donne une impression un peu mystique.
Pour moi, ça existerait en dehors du chant, mais j'aime bien ce que tu dis de remettre un peu le diapason au centre.
Ça me manque de plus en plus aussi dans les clubs.
Je trouve parfois, chacun est dans sa bulle.
Le fait de danser seul, très souvent, moi, ces dernières années, même quand je suis dans des ambiances très électroniques, mes derniers morceaux, je pose un slow.
Mon Dieu, comme ça me manque !
Comme je suis née dans cette génération où il y avait des boums et on faisait le slow à la fin.
Ça manque.
Très souvent, ces derniers temps, 2-3 dernières années, mes derniers morceaux, je pose un slow et je dis aux gens, venez, on danse un slow.
C'est kitsch et beau.
C'est chouette aussi de danser avec les autres.
Je trouve que ça manque dans le club.
Parfois, on est tous dans notre bulle, seuls.
Et à la fois, c'est chouette qu'on peut se laisser aller à des...
à quelque chose qui est très introspectif.
Mais de l'autre, cette unisson, soit le sentir, le danser, le chanter, ça fait du bien, c'est joli.
Il va bientôt faire qu'on arrête, on a dépassé.
[MODÉRATEUR]: Non, on n'a pas dépassé, mais c'est vrai qu'on arrive à la fin de la rencontre.
Moi, j'ai peut-être une dernière question, parce que ton livre, c'est à la fois un hommage et une critique.
donc est-ce que tu pourrais, est-ce que tu aurais un message à passer, je dirais à la fois aux DJs, aux amateurs de musique électronique ou au grand public qui pourrait un peu résumer ton regard ?
[ÉRICA LIPPERT]: Waouh !
Je pense qu'en fait, il faudrait qu'on arrive à avoir les DJs plus comme des stars, mais comme juste des humains qui adorent la musique.
Je pense, je présume, je suppute.
Pour moi, c'est ça, il faut retourner à quelque chose de très humain.
En fait, ça me donne envie de rebondir sur ce que tu viens de dire.
Il faudrait qu'on regarde et qu'on représente les DJs comme juste des humains, pas des stars, qui sont là pour partager quelque chose de façon très, je l'espère, horizontale.
Et donc, cette starification, cette déification, j'espère qu'elle va s'atténuer.
Et remettre l'humain au centre.
Cette semaine, j'ai lu beaucoup de trucs sur l'IA, avec la fameuse déclaration du gars, Coxon, qui a dit que l'IA allait nous tuer, là...
Et je me suis dit, tiens, vers quel monde on se tourne ?
En fait, on va se tourner vers un monde où tout le monde va savoir reconnaître des images d'IA, ça nous saoule déjà, de la musique lisse, etc. Et en fait, plus que jamais, l'erreur, le mix entre vulnérabilité et estime et diapason, ça va être précieux et intéressant.
donc je pense qu'en fait le DJ il faut aussi qu'il maintienne ça et la représentation, le regard qu'on a sur les DJ aussi, il faut que ça maintienne cette part humaine, qu'on n'aille pas vers un cyborg étrange tu vois alors que là de plus en plus on nous propose ça, en tout cas les entreprises de matériel de DJ nous proposent ça, donc moi je suis pour utiliser comme des outils les machines mais pas pour devenir moi-même un cyborg complet. En fait je veux
Garder mon cœur, ma vulnérabilité, mes faiblesses, mes forces, ma grande gueule, etc.
[MODÉRATEUR]: Un joli mot de conclusion.
Merci beaucoup, Erica.
[ÉRICA LIPPERT]: Merci à vous, trop bien.
Je n'ai pas ramené d'exemplaire de ce bouquin.
Il est à la FNAC sur le site, chez vos libraires indépendants.
Il coûte 20 balles.
Vous pouvez l'acheter où vous voulez.
Il s'appelle « Histoire de Cues ».

A propos de la conférence

Nourrissant un interstice singulier, Erica Lippert, alias La Dame, navigue depuis des années entre musiques de fête et écrits académiques. DJ et productrice de musique électronique aguerrie, elle a fait danser des publics du monde entier, de Lyon à São Paulo, en passant par Marrakech, Londres ou Kinshasa.

Titulaire d’un doctorat en sociolinguistique depuis 2023, chercheuse affiliée à l’Université libre de Bruxelles et experte associée à la Fondation Jean Jaurès, elle consacre ses travaux aux identités numériques, aux discours politiques et aux marques. 

Son premier essai, Histoires de cues, publié par La Muette en 2026, interroge la figure du DJ comme icône contemporaine et comme révélateur des transformations des pratiques culturelles et créatives. Sans parler de musique au sens strict, l’ouvrage montre la place du DJ dans les imaginaires contemporains, ainsi que les défis auxquels cette profession se heurte à l’ère numérique et dans un contexte de transformation des valeurs.

Bibliographie (non exhaustive)

  • L’Écologie Sous Influence : Discours et Identités sur Instagram, Lille : Presses universitaires du Septentrion (oct.2026)
     
  • Quel ethos les DJ développent-elles en ligne ? Une étude de cas de la scène belge, Représentations et Sociétés, dir. Amandine Lebarbier et Sarah Hassid. Presses Universitaires Sorbonne (2025)
    Voir en ligne
     
  • “Y’a pas de ‘Djette’ ici !” : enjeux sociodiscursifs autour de la féminisation du terme DJ chez les artistes francophones, Revue Glad ! (2024)
    Voir en ligne
     
  • Violences verbales à l'encontre des femmes artistes sur Facebook : étude des commentaires sur les pages Traxmag et Electronews, Revue Sextant, éd. L. Rosier, Les Femmes sur la Toile, Bruxelles, 2023, pp. 121-137.
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  • Adrien Cazzetta et Erica Lippert, L’éternelle jeunesse des rappeurs ?, La Revue Nouvelle, n°7, oct. 2023.
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Pour aller plus loin

Histoires de cues : plongée dans les pratiques et discours du DJing

De Erica Lippert, aux éditions le Bord de l'eau, 2026

A partir d'un travail de recherche en sciences sociales et d'une expérience de vingt ans derrière les platines, l'auteure enquête sur les trajectoires, les codes, les doutes et les colères des DJ. 

Entre euphorie collective, précarité économique, injonctions à la visibilité et activisme, ce métier condense les tensions de l'époque contemporaine.